Athena ou la vérité nue ?

 Fausse jumelle ou sœur féministe?

Avant tout, je précise, que je sais trop bien à quel point il est difficile d’avoir une maîtrise sur la réception médiatique, publique, la récupération ou l’instrumentalisation, dans un monde où la misogynie règne à tous les niveaux. Je sais également à quel point il est de coutume de juger et de minimiser la violence, allant du harcèlement sexuel aux les menaces de mort auxquels s’exposent les femmes qui « font le buzz », pour encore et toujours renvoyer à tort à un cliché sexiste et simpliste que serait l’opportunisme des femmes. Cette misogynie est d’une violence telle qu’on en veut parfois aux femmes de ne pas prendre plus de « risques » – donc de ne pas aller jusqu’à risquer directement la mort ? Ce sont majoritairement des regards d’hommes et femmes misogynes qui projettent dans le corps des femmes, cette « facilité » que serait de se « déshabiller ».

Avant de commencer mon analyse, je rappelle donc fermement que pour toutes les raisons évoquées précédemment, la femme féministe que je suis sera toujours solidaire de cette autre femme, qu’on a baptisé – à tort – « Athena des violences policières”. Je m’excuse d’avance, mais au risque de paraître trop peu « sorore » je ne peux me contenter de relever son courage indéniable en mettant de côté mon esprit critique. En effet d’un point de vue féministe et “anti-trump », ce nu politique, expression de la philosophe Geneviève Fraisse, a du sens, puisque, soyons d’accord, on aurait toutes envie de lui foutre notre chatte poilue dans les dents! Mais que nous dit ce nu lorsqu’il est replacé dans le contexte initial des violences policières racistes? Que vient camoufler cette nudité d’Athéna que nous regardons? Il y a le courage, mais il y a les choix que l’on fait, le sens profond de ce que ce corps nu vient révéler au monde…

Nb. Dans sa seule interview, elle se décrit comme étant une femme « non-blanche de couleur », son origine reste inconnue. Je reprécise donc que cette analyse critique porte sur les images produites par ce nu féminin dans un certain contexte, non sur sa personne. L’analyse porte sur l’image existante et non au delà, sur sa signification en terme de symbole. 

Recontextualisation historique

A gauche : représentation de la déesse Oshun ; A droite : représentation de la déesse Athéna

Le concept de nudité politique a été inventé  par la philosophe Geneviève Fraisse, qui se propose d’analyser l’image d’un corps dénudé comme porteur d’un message politique. Cette analyse se fait en prenant l’exemple des Femen et également dans le contexte d’une nudité d’un point de vue occidental. Cependant, ce terme de ‘nudité politique’ peut également être utilisé pour décrire des pratiques extra-occidentales plus anciennes. Ce geste est utilisé depuis bien longtemps par les femmes en Afrique Subsaharienne afin de montrer leur indignation. Cette manière de protester y est vue comme solution ultime, lorsque la seule façon de se faire entendre est d’utiliser ce qu’il y a de plus sacré pour un grand nombre de cultures africaines : le corps des femmes. Se dévêtir devient alors un signe de malédiction envers les personnes visées et une façon de déshonorer les hommes.

On peut citer les femmes au Nigeria en 1929 qui se rebellèrent contre l’autorité coloniale ou plus récemment en 2002, lorsqu’elles parvinrent à paralyser une compagnie pétrolière en menaçant de se déshabiller. En 2008 au Ghana, des Libériennes se dénudent pour dénoncer l’expulsion vers leur pays d’origine et six ans plus tard, des centaines de Centrafricaines défilent seins nus contre les violences sectaires. Plus récemment en Afrique du Sud, trois femmes noires se sont mises torses nus à l’Université de Johannesburg pour dénoncer la répression des forces de l’ordre.

Au regard de cette recontextualisation, nous devons nous interroger sur le sens de l’évocation Athéna contre les violences racistes. Pourquoi ne pas invoquer la  déesse Oshun, déesse qui aurait pu être incarnée uniquement par une femme noire. Oui la nudité des femmes appartient à toutes les femmes car nos corps de femmes sont opprimés, cependant, il est fondamental en posant mon regard sur la nudité politique de celle qu’on nomme “Athéna des violences policières” de ne pas oublier et de mettre en lumière l’histoire des femmes noires, qui ont posé ces gestes. Non, je ne pouvais pas commencer cette analyse d’Athéna nue, sans mentionner ces nudités politiques noires.

Nudité politique / nudité picturale

Afin de me situer, je dirais que ma nudité est devenue politique malgré moi. Lorsque j’ai été forcée de me défendre des accusations d’exhibition sexuelle, mais aussi lorsque je performe, ma nudité est picturale. Il s’agit de repenser le nu féminin, de me positionner comme un peintre, de défier les grands maîtres en m’éloignant radicalement de l’héritage du modèle nu. Je ne veux plus être regardé comme un corps nu, qu’il soit politique ou apolitique. Ce déplacement, cette audace – dit-on – de prendre la place des grands maîtres en sortant le modèle symboliquement du cadre représente pour moi un positionnement hautement politique car c’est une façon de revendiquer les mêmes droits que les hommes artistes qui ont marqué l’histoire. Mes performances sont des tableaux qui s’inscrivent et prennent leurs origines dans une histoire picturale occidentale. Mais en effet, lorsque je me retrouve au tribunal, c’est mon corps de femme qui se retrouve pris dans des questions politiques rejoignant la question du corps de toutes les femmes.

On m’appelle « performeuse nue », « sextrémiste », « vagina artist », multiples noms qui sont la marque d’une politisation du nu féminin qui hier encore n’était que passivité, accroché aux cimaises des musées. Ces termes, sont aussi l’empreinte d’une focale persistante sur nos corps et nos sexes. Je lutte contre cette focale unilatérale qui conditionne nos regards en théorisant ce que j’ai nommé l’œil du sexe, afin de renverser ce point de vue dictatorial qui conditionne notre perception. C’est donc par considération féministe, et non l’inverse, qu’aujourd’hui je regarderai au delà du corps des femmes.

De toute part on m’invite à regarder ce corps de femme nu. Certains me demandent si c’est moi, d’autres me félicitent d’inspirer… C’est donc à défaut de poser nue que je pose un regard sur ce nu, en miroir, de l’autre côté de l’Atlantique. C’est donc à partir de mon propre corps nu, de mon corps regardant cuisses ouvertes que j’essaye de voir non pas la nudité mais bien ce que le corps nu produit comme image.

Nue ou vêtue de « blanc »?

Si ce geste a émergé d’une femme non-noire, ce n’est peut-être pas un hasard. Une femme qui n’est pas noire aux États-Unis n’a pas grandi avec la peur de mourir sous les coups dictatoriaux des forces de l’ordre. Oui toutes les femmes sont victimes de violences, cependant dans ce cadre la raison première n’est pas le sexe de femme mais bien la couleur de peau. Si elle portait dans sa chair la peur, le traumatisme de s’être vu mourir, aurait-elle posé exactement les même gestes ? Dans ce cas, a-t-elle véritablement désarmé les policiers par la force de son vagin ou bien s’agit il d’autre chose qui se joue là, dans l’ombre de nos regards aveuglés? Comment auraient réagi les forces de l’ordre si une femme noire ou un homme noir avait soudain fait irruption face à eux? Oui, le poing levé d’une femme d’un homme noir  devant des militaires même habillée prêts à tirer est une ‘expression encore plus radicale de vulnérabilité et donc d’une force que le corps nu d’une femme blanche ou identifiée comme tel, ne peut incarner.

A gauche : photographie d’une militante du Mouvement Say her name ; A droite : Jen Reid, Bristol

En ce sens, non, elle n’est pas  nue, elle est habillée d’une armure blanche qui tout en l’exposant au risque, l’en protège. Or, le courage, ne devrait t-il pas en premier lieu servir la cause défendue? A quoi bon se placer en héroïne, exposant sa vulnérabilité si celle- ci, simultanément, recouvre les violence racistes du corps policier?

A première vue, dans le flux médiatique, voyant défiler l’image accompagnée du titre « Athéna des violences policières », je vous avoue avoir cru halluciner, non pas par l’apparition de la déesse Athéna mais bien par son audace hégémonique en ces temps de prise de conscience globale et nécessaire. Non la beauté de son geste ne me fera pas fermer les yeux sur ce point d’aveuglement: Si elle combat le patriarcat avec bravoure en tant que femme, elle fait parallèlement malgré elle, un doigt d’honneur au combat contre le racisme qui est à l’origine des meurtres et des violences policières. En ce sens son geste hautement féministe relève paradoxalement d’une misogynoir qui ne peut ici être ignorée.

« Athéna blanche » et misogynoir

Faire le choix d’incarner une nudité identifiable comme étant blanche, seule (sans être au moins, accompagnées de femmes noires), pour lutter contre les violences policières racistes me paraît aussi être une récupération de « l’Origine du monde » déplacée sur le plan symbolique et politique. En posant un regard critique sur ce geste féministe, je ne nie pas la gravité des féminicides qui découlent du même système que les crimes racistes. Certes, l’image est saisissante, la grâce de cette danseuse est indiscutable, mais son silence ne tait-il pas le geste originel puissant de la danseuse algérienne Mélissa Ziad, dont personne ne rementionnera plus le nom?

A gauche : Melissa Zaid ; A droite : « Naked Athena »

Et si on ne regardais pas son corps présent mais les corps absents? Et si on inversait le point de vue de la nudité? Qu’est-ce que ce nu divin révèle-t-il? Éclaire-t-il l’indécence de la mort sous le genou d’un policier ou bien s’éclaire-t-il lui même? Le silence règne, l’image parle: Elle choisit de poser sous les phares qui illuminent sa nudité comme sur une scène de théâtre.

En regardant ce nu fantomatique, me revient en mémoire, par contraste, l’image du visage de l’homme noir agonisant, mais aussi l’image de Breonna Taylor, tuée dans son lit deux mois plus tôt. Ce nu me paraît soudainement moins politique, plus fade. Pendant que le monde entier a les yeux rivés vers ce nu éclatant, il oublie de se retourner vers une image moins esthétisante, l’image d’un homme noir assassiné, qui est à lui seul l’origine véritable de cette révolte mondiale.

Alors qui la blanche Athéna vient-elle sauver? Les corps noirs assassinés, violentés puis ensemble dressés l’auraient-ils attendus comme le Messi? Ce nu blanc et « sauveur » pourtant magnifique incarne dans sa chair une hégémonie dérangeante. En ce sens, la comparaison de nos deux corps nus, qui à première vue m’honorait, maintenant m’embarrasse. Non pas pour la nudité mais pour la place que cette nudité blanche vient ici occuper dans nos regards rivés. Alors, non je ne peux pas simplement applaudir la lumineuse Athéna car là où elle nous éblouit, elle nous aveugle à la fois. Son corps nu centralise les regards et agit comme un trompe l’oeil qui occulte le corps de Jen Reid et avec elle le corps de toutes les femmes noires, qui comme Assa Traoré ont perdu un frère, un père, un fils. Ce sont elles les Athénas des violences policières et personne d’autres, ne vous en déplaise.

S’exposer / invisibiliser?

J’ai été comme nous tous profondément ébranlée par la mort de George Floyd qui a ravivé la violence de la mort d’Adama et de tous les autres. Cependant malgré la souffrance et la colère partagée, il m’aurait été simplement impossible d’occuper une place qui risquerait d’attirer la lumière sur mon corps nu de femme blanche, en ce moment précis de deuil, suite au meurtre d’un homme au mobile de sa couleur.

Alors non, pas cette fois, car invisibiliser les autres corps, c’est jouer le jeu de la concurrence à l’envers et mettre celle qui le pointe du doigt dans une position humiliante. Là où elle pointe du doigt les policiers, je me permets de pointer du doigt au passage, son silence qui en dit long sur ces corps qu’il cache. Tel est le mécanisme pervers et sournois de celles qui inconsciemment ou non, sous couvert de féminisme, ou de dénonciation du pouvoir policier, usent des armes des dominants qu’elles combattent. Pour toutes ces raisons, cette image ne peut pas fonctionner en terme de symbole et peu importe si on brandit Athéna guerrière comme bouclier, car tout simplement, non les femmes blanches ne sont pas les premières victimes du racisme inhérent aux violences policières.

Je reconnais sa puissance mais mon féminisme s’arrête là où s’exerce le pouvoir. Je suis bien placée pour rappeler que prendre la pose, au delà d’une démonstration de courage devant laquelle je m’incline, est aussi un parti pris intellectuel. Je suis ici en désaccord. En effet, rien ne sert de m’envoyer cette image à tout va, car un nu de femme n’en est pas un autre, il serait temps, là aussi, de faire la différence, de regarder au delà de nos corps jusque dans nos cerveaux, non ? Pour des raisons éthiques, au vue de l’amalgame possible qui feraient se confondre une nudité militante, avec une autre, j’exprime mon point de vue – au risque d’être victime de préjugés sexistes qui voudraient que les femmes qui osent porter un regard critique sur une autre, la jalousent.

Danse blanche pour meurtres noirs?

Pour finir, au delà de tout, je trouve révélateur que cette femme soit érigée par les médias (blancs) en Athena des violences policières, là où ce corps vient précisément remettre un voile blanc et recouvrir les déesses noires qui, avant elle, ont imposé leur corps et leur signature. Je la remercie pour une chose, c’est d’avoir mis en lumière l’aveuglement des médias du monde entier qui sautent sur l’occasion pour ériger sans vergogne une déesse bien pâle comme symbole contre les violences policières.

Loin des bruits assourdissants de la répression, cette mise en scène semble relever de l’artifice, artifice qui ne fait plus le poids face au poing levé de Jen Reid, face au twerk audacieux des militantes noires devant les voitures de flics ou aux seins nus des femmes du mouvement #sayhername qui se battent pour faire reconnaître les violences policières exercées sur les femmes noires aux États-Unis. Son physique de ballerine couplé au choix des figures classiques archétypales renvoient également à une forme d’arrogance conservatrice incarné notamment par la danse classique traditionnellement blanche.

A gauche : Capture d’écran d’une vidéo du twerk politique d’une anonyme, manifestation BLM ; A droite : « Naked Athena », Portland

Avec la complicité des médias, d’un levé de jambe élancé dans les airs elle évince le twerk ultrapolitique des danseuses noires qui avant elle ont osé, avec leurs corps, confronter les forces armées.

A-t-on déjà oublié que c’est un homme noir qui a été tué par un policier devant nos yeux, parce que, oui, c’est bien ça dont il s’agissait à l’origine. Ce qui au départ m’apparaissait comme de l’élégance ressemble soudain à un rite absurde surréaliste et indécent qui espérait peut-être réveiller les morts?

 “I didn’t give myself that name” but admitted, “it’s catchy.”

Si elle avait été noire l’aurait on baptisée Athena ? Non, elle n’est pas à l’origine du nom qui lui a été donné, elle n’est pas responsable de sa beauté canonique et ne peut pas être discriminée pour cela, tout comme elle n’est pas responsable de ne pas être une femme noire. Cependant, d’autant plus est dans ce contexte précis, la simple réponse « its catchy » quand on lui demande si elle a trouvé ce surnom, est une acceptation de ce statut hégémonique. Cette aisance avec laquelle elle l’accepte, malheureusement, je la retrouve aussi dans son geste. Non, je ne vois pas le monde en « noir et blanc » mais pour être aveugle de « soi » à ce point,  donc aveugle de l’autre, faut il être borgne ? Ce trou, cette absence de regard et de conscience dans lequel les médias du monde entier sont venus s’engouffrer comme des bites, met à nu une seule chose : le déni. Nombreux médias non blancs américains ont soulevé ces questions qui ont été reprise comme un simple détail, « un désaccord », qui participe à l’invisibilisation des voix, que ce geste, malgré lui, participe à faire taire.

Loin de moi l’idée de banaliser les violences exercées sur les manifestants blancs, loin de moi l’idée que les blancs ne devraient pas soutenir les luttes des personnes noires, au contraire !

Cependant il me semble que dans un monde d’images, ce soutien doit être fait en toute conscience des conséquences médiatiques et politiques, au delà de soi même, sinon, c’est en vain. Non je ne l’accuse pas, non je ne joue pas le jeu du sexisme au féminin qui voudrait dépolitiser sa nudité militante : à l’inverse, par respect, je regarde cette création politique sur le plan symbolique, là où précisément cette femme inconnue consent à s’habiller de ce symbole. Alors, je pose sur l’image du corps nu d’Athéna un regard politique : non ce n’est pas Athéna blanche que nous devons garder en mémoire, non  ce n’est pas cette image qui nous renvoie un miroir narcissique de nous mêmes érigé en héroïnes féministes qui ici doit faire histoire, ce nous ce sont tous les autres corps noirs sur lesquelles elle s’assied en silence. Oui, je crois profondément que poser un geste politique c’est aussi avoir le courage d’extraire son corps pour laisser les autres corps respirer.

Je conclurai sur une citation que je n’ai trouvé que plus tard, en cherchant ce qu’Athéna elle même a voulu exprimer, pour être sûre de mon sentiment d’injustice (elle ne s’est exprimé que plus tard dans une interview). J’ai d’abord failli faire marche arrière, la part féministe en moi ne peut s’empêcher d’être émue par ses mots, son corps de femme ainsi offert qui dit aux forces de l’ordre « Non vous n’êtes pas des hommes, vous n’êtes pas des combattants, vous tirez sur des gens nus ». Moi non plus je ne peux m’empêcher d’être bouleversée par son corps bouclier qui s’interpose envers et contre tout, se met à l’avant plan pour prendre les balles symboliques qu’un corps identifié comme noir aurait pris. Puis, le nu parle, elle s’exprime enfin et elle dit cette phrase, aussi innocente que violente qui me fais sursauter, me fait l’effet d’un coup de feu car oui, cette phrase aurait dû être prononcé par Brennona Taylor, ou George Floyd

“I just wanted them to see what they’re shooting »

Puis le rideau se ferme sur ces mots prononcés par la déesse inconnue: elle aura eu le dernier mot car depuis son apparition à la fois féministe et nihiliste, plus de son, plus d’image, comme si son irruption soudaine avait réussi à effacer les traces de sang…

Remerciements : Je dédie ce texte à mes deux relectrices, bras droits et amies, ma collaboratrice Raphaële Laurianne et Pricillia Lepinois car c’est à travers leur regard, en me mettant à leur place, que j’ai pu voir.